Chapitre 19

Les jours suivants les serviteurs ramassèrent les cadavres, versèrent du sable et du gravier sur les taches de sang et enlevèrent les tapisseries brûlées. Les meilleurs tailleurs de pierre de la capitale commencèrent à réparer les atroces plaies du temple.

La coupole, elle, fut remplacée par un tissu rouge ; il faudrait des années avant de reconstituer la délicate mosaïque de verre teinté.

Mais la mosaïque n’avait pas d’importance. La destruction n’avait pas d’importance.

Malgré le nombre de morts, malgré les dégâts, malgré la catastrophe frôlée, la cour baignait dans une douce euphorie… celle de la victoire. Être passé si près du désastre et l’avoir évité, avoir vaincu encore une fois l’ennemi héréditaire pourtant aidé d’un traître… Tout cela avait réveillé une flamme que les habitants du palais ne se connaissaient pas, et il n’était pas un courtisan, un serviteur, un enfant courant pour porter les messages entre les cours qui ne se sente en partie responsable du triomphe. « Ils » avaient vaincu, et des étincelles d’héroïsme éclaboussaient même ceux qui avaient passé la bataille à trembler derrière une colonne.

Le soleil étincelait, la brise parlait d’espoirs, de promesses et de nouveaux départs. Sur les murs, le saani, une plante grimpante qui ne donnait de fleurs que pendant une demi-lune chaque année en profita pour éclore, ce qui fut pris par tous comme un signe de la satisfaction des dieux. De vieilles haines, de vieilles rancœurs de clans étaient balayées comme si le sang avait lavé des années d’intrigues et de crimes.

Et Arekh faisait l’expérience de quelque chose qui lui était complètement inconnu : la popularité. Qu’importait son passé, qu’importaient des crimes obscurs commis dans un pays lointain, au nord : il avait sauvé Marikani, il les avait sauvés. Son nom était sur toutes les lèvres… autant que celui d’Harrakin. Les femmes lui souriaient, des nobles de familles dont il n’avait jamais entendu parler venaient lui taper sur l’épaule pour le congratuler, des jeunes filles rougissaient et se poussaient du coude sur son passage. Soudain, les conversations ne s’arrêtaient plus quand il arrivait : au contraire on lui demandait de venir raconter ses exploits. Banh le félicita en personne, puis, au cours d’une petite cérémonie tenue devant les ruines du temple, il le nomma mereni d’honneur de l’armée, ce qui, vu sa place au conseil, faisait de lui un des personnages officiels les plus importants de la cour.

Et Harrakin, revenu auréolé de gloire quelques jours plus tard, ne parut même pas en prendre ombrage. Il félicita Arekh de bon cœur et profita de l’adoration que lui avait rapportée sa bataille, racontant avec un style théâtral et heureux les détails de la stratégie devant des audiences déjà conquises.

Un autre « détail » avait été réglé, ou presque : celui du procès. Le principal accusateur mort et convaincu de traîtrise, tout l’édifice s’écroulait. Et on se remit à parler de l’Épreuve. Malgré les dégâts du temple d’Arrethas, Marikani semblait impatiente de monter enfin officiellement sur le trône.

Les préparatifs commencèrent.

Étrangement, pendant ces jours fiévreux, Arekh n’eut guère le temps de voir Marikani. La jeune femme était submergée par le travail de l’» après-guerre », même si le mot était fort pour un conflit d’un soir. Les ambassadeurs se succédaient dans le Bureau d’Automne, tandis que des messagers faisaient des allers-retours incessants entre Harabec, l’Émirat, Reynes et les cités libres.

Mais Arekh n’était pas déçu. Il savait. Il l’avait lu dans le regard de Marikani avant que la coupole ne s’écroule, il le lisait de nouveau à chaque fois qu’ils se croisaient dans un couloir, entourés d’une horde de courtisans.

« Bientôt », disaient le sourire et les yeux de la jeune femme, sereins et lumineux dans le chaos ambiant.

« Bientôt ».

Et Arekh sentait la même sérénité l’envahir.

Enfin vint la journée de l’Épreuve. Le premier rituel, tenu par le Haut Prêtre, était prévu le soir même, quand la lune-qui-avait-été-Fîr apparaîtrait à l’horizon. Une dizaine d’autres suivraient, prenant toute la nuit, avant que Marikani  – si elle s’était montrée à la hauteur  – ne soit autorisée à verser une partie de son sang dans la vasque qu’elle mettrait dans les mains de la statue d’Arrethas.

Si Arrethas ne la foudroyait pas, si elle était digne, alors elle deviendrait la cinq cent vingt et unième souveraine d’Harabec.

En début d’après-midi, Liénor, Arekh et les vingt plus importants personnages de la cour furent convoqués au temple d’Um-Akr pour une rapide cérémonie de clôture du procès. Le Haut Prêtre avait rendu son verdict discrètement deux jours auparavant : Marikani n’était pas un spectre des Abysses, l’accusation était infondée et son nom était clair de toute tache. Il voulait maintenant que les principaux intéressés viennent signer les registres de fermeture aux yeux de tous  – enfin, aux yeux de tous ceux qui comptaient au palais  – pour mettre fin aux rumeurs.

Le Haut Prêtre accompagné de ses assistants effectuèrent toute une série de cérémonies devant Marikani tandis que le petit groupe de courtisans attendait en bavardant à voix basse devant la porte de la fosse au procès. La jeune héritière était particulièrement en beauté ce jour-là, comme si elle voulait briller de tous ses feux pour l’Épreuve. Sa robe écarlate au décolleté plongeant dans le dos n’était guère appropriée pour un temple mais nul ne paraissait s’en offusquer. Appuyé contre le mur, Harrakin, les bras croisés, observait avec intérêt les formes de la jeune femme qui se tenait dans la fosse entre les deux étoiles.

Le nouveau prêtre d’Um-Akr joua avec sa flûte sacrée une mélodie de gratitude pour la mansuétude du dieu, puis tendit l’instrument à la jeune femme qui devait, selon la tradition, jouer l’air de la reconnaissance et de l’innocence reconnue. Celle-ci refusa avec un salut poli, et le prêtre termina lui-même la chanson.

Le groupe de courtisans parlait de la reconstruction de l’aile ouest. Vashni, qui gardait un œil sur la scène, se pencha à l’oreille d’Arekh.

— Marikani ne peut pas jouer de la flûte, expliqua-t-elle. Un problème au poignet.

Arekh hocha la tête, distrait, puis sentit un étrange malaise monter à ces mots. Avant qu’il ne puisse analyser sa sensation, Vashni désigna Harrakin.

— Cet homme n’a jamais su dissimuler ses désirs, dit-elle, les yeux pétillants de malice. Regardez-moi ça. Il la déshabille du regard… et dans un lieu sacré. Même s’il s’agit de sa future femme, on pourrait tout de même trouver ça scandaleux… (Puis elle se retourna vers Arekh.) Vous n’êtes pas marié, au moins ?

— Marié ? Non, répondit celui-ci, étonné.

— Pas d’épouse au cœur brisé abandonnée quelque part dans une région pluvieuse de Reynes ? Avec un homme comme vous, on ne sait jamais…

— Non, belle dame, répéta Arekh, avec un salut amusé. J’ai fait bien d’atroces erreurs, mais pas encore celle-là…

— Vous savez qu’il est arrivé à des rois d’Harabec d’avoir une épouse morganatique… en plus de leur femme officielle ? (Un sourire discret errait sur les lèvres de Vashni.) Le cas est rare, mais réel. Meruilois le Fort, par exemple. Il a épousé sa cousine  – comme d’habitude ici  – pour lui faire deux enfants issus du sang d’Arrethas, mais son amour allait à sa deuxième épouse, une jeune bourgeoise qu’il avait rencontrée à Harabec… Celle-ci n’avait aucun droit sur la couronne, bien sûr, mais c’était tout de même sa préférée. Et tout le monde était très heureux comme ça…

Arekh en oublia Harrakin pour se retourner vers Vashni. Nul besoin qu’elle lui explique les raisons de ce rappel historique. Il hésita, se demandant si elle plaisantait, mais il ne vit que la lueur d’amusement habituelle danser dans ses pupilles.

— Oh, vraiment ?

— Vraiment. (Vashni sourit.) Allez-vous me demander si une reine d’Harabec a déjà fait ce choix ?

— Noble Vashni, j’ai appris depuis longtemps à ne rien vous demander. On dirait que vous savez toujours où la conversation va finir.

— Ma foi, Arekh, vous avez pris des manières. Les façons de la cour déteignent sur vous, on dirait. Prenez garde, ou vous allez vous domestiquer… (Son sourire s’élargit.). Eh bien… si vous m’aviez posé la question, je vous aurais dit qu’il est sans doute possible de trouver un précédent. Et l’idée ne vient pas de moi. Certaines… affinités ne passent pas inaperçues, vous savez, quand il s’agit de personnages importants. Je ne fais que vous répéter les rumeurs du moment.

Arekh hocha la tête et reporta son attention sur Marikani, luttant pour garder son calme, pour ne pas se trahir sous le regard inquisiteur de la plus grande bavarde du palais. Son cœur battait à tout rompre ; il tenta de se raisonner, sans succès. Même si Vashni se trompait… Même s’ils se trompaient tous, même si l’idée n’avait pas encore effleuré l’esprit de Marikani…, elle pouvait lui venir… et puis, il se moquait bien d’un lien officiel. Ce que prouvait la conversation, le seul fait important, se dit-il avec un éblouissement presque douloureux, c’était que… que « quelque chose » était maintenant possible, puisqu’accepté, anticipé par les rumeurs de la cour.

Non, il se leurrait peut-être. Pourtant… Il lutta pour empêcher ses pensées de dériver, pour garder le contrôle de ses espoirs. Sans succès.

Tant de choses avaient changé, se cristallisaient en un instant, cet instant… il lui sembla qu’il n’était plus le même, et il se souvint qu’il avait eu l’impression, des semaines auparavant, qu’on lui offrait une deuxième chance en ce temple. L’émotion qui l’envahissait était si forte qu’elle le faisait presque souffrir, et pour reprendre ses esprits il s’obligea à se concentrer sur la réalité, sur la scène qui avait lieu devant ses yeux, dans la fosse au procès.

Le Haut Prêtre parlait.

— … Et c’est avec un bonheur sans partage que je puis vous annoncer, ayashinata, que la regrettable mascarade de ce procès touche enfin sa fin. Sachez que je suis navré de vous avoir imposé ces tristes séances, surtout maintenant que la véritable nature et les intentions du traître ont été dévoilées…

— Haut Prêtre, vous avez fait votre devoir, dit Marikani avec un étincelant sourire. Une accusation telle que celle-ci ne pouvait être ignorée.

— Bien parlé, ayashinata. Et c’est pour cela que je vais vous supplier de nous accorder une dernière faveur. Si vous le voulez bien, devant les regards de tous ces nobles participants et sous celui du dieu, je vais vous demander de prêter serment. Veuillez vous avancer ici, poser votre main sur la main d’Um-Akr et jurer que vous êtes bien Aya Eola Taryns Marikani, fille d’Ayini Eloïne, sang noir du puissant Arrethas. Que la vérité de vos paroles monte jusqu’au firmament et que le dieu frappe si un mensonge est proféré au cœur de son temple…

Et c’est là que tout bascula.

Comme au moment du rituel d’exorcisme, ce furent d’infimes détails qui dessillèrent, enfin, les yeux d’Arekh.

Le léger  – oh, si subtil, à peine perceptible  – mouvement de recul de Marikani quand le Haut Prêtre lui désigna la statue.

Le sursaut de Liénor… Liénor qu’Arekh avait complètement oubliée, qui se trouvait au côté d’Harrakin et qui suivait la scène avec attention. Oui, elle avait sursauté, et pire encore, bien pire, elle jeta un coup d’œil inquiet à Arekh, comme si elle voulait vérifier qu’il n’avait rien remarqué, qu’il n’allait pas protester, comme si elle pensait qu’il y avait un danger et que le danger venait de lui…

Marikani ne pouvait pas jouer de la flûte.

Les autres courtisans n’avaient rien remarqué. Ils regardèrent en souriant Marikani marcher vers la statue du dieu de la justice avec un petit regard de défi, puis, le menton levé, poser sa main sur la pierre noire.

Elle prit une courte inspiration.

— Dans l’ombre sévère d’Um-Akr, dieu de l’équité et du regard qui tranche, déclara-t-elle enfin, je prête serment que je suis née des flancs d’Ayini Eloïne, nièce de roi, et que Paris Veraz, cousin de roi, était bien mon père…

Liénor jeta un nouveau coup œil à Arekh… et cette fois, elle remarqua le changement sur son visage.

Marikani continuait.

— Dans son temple sacré, je jure que je suis bien née Aya Eola Taryns Marikani, qu’en moi coule le sang puissant d’Arrethas, et qu’Um-Akr me foudroie si je mens !

Elle mentait.

Oh, Arekh en avait assez vu, de vrais politiciens prêtant de faux serments, des femmes jurant d’une voix trompeuse de leur fidélité, des guerriers déclarant d’un air de défi leur loyauté à celui qu’ils allaient tuer le soir.

Arekh savait reconnaître la vérité du mensonge, en tout cas l’ancien Arekh le savait, celui qui ne se laissait pas aveugler par des sentiments trompeurs ou par des idéaux creux… celui qui savait regarder le mal en face…

Um-Akr ne foudroya pas Marikani. Dans le temple, les visages des bas-reliefs ne crièrent pas, nulle colonne ne bougea, nulle poutre ne grinça.

Pourtant en Arekh la destruction était totale.

Tout en lui s’écroulait, pierre par pierre, comme le temple aurait dû s’écrouler mais ne s’écroulait pas, tout hurlait en lui comme le dieu aurait dû hurler, mais le visage de la statue restait fermé et glacé comme le goût de la trahison.

Marikani ne pouvait jouer de la flûte parce qu’elle avait mal au poignet.

Tout ce qu’Arekh avait vu pendant des semaines, tout ce qu’il avait deviné mais mal interprété, toutes les scènes qu’il avait vécues lui avaient crié la vérité… mais il n’avait rien vu, ou il n’avait rien voulu voir.

C’était si simple, si évident, si bas.

Le choc était si fort qu’il ne pouvait pas bouger, presque plus respirer. Marikani s’éloigna, souriante, de la statue, puis alla signer le registre que lui tendait avec satisfaction le Haut Prêtre. Les courtisans s’approchèrent pour la féliciter ; Marikani adressa un coup d’œil amusé à Liénor… vit l’expression terrifiée de celle-ci… suivit son regard jusqu’au visage d’Arekh.

Et se figea.

Derrière, Harrakin plaisantait avec Vashni. Le Haut Prêtre refermait le registre et ses assistants rangeaient les instruments des rituels.

Marikani hésita, très pâle.

Puis elle fit un léger signe de tête, désignant à Arekh le couloir qui s’ouvrait du côté gauche de la fosse, menant à la crypte des sarcophages où étaient enterrés les rois d’Harabec.

Elle s’éloigna discrètement du groupe et Arekh la rejoignit, faisant le tour des bancs.

Ils entrèrent dans le couloir puis avancèrent en silence, s’éloignant de la salle principale jusqu’à ce que derrière eux, les voix des courtisans ne soient plus qu’un brouhaha joyeux. Marikani s’arrêta à la porte d’une antichambre où étaient rangés des amphores d’huile bénie et des bas-reliefs inachevés. L’escalier qui descendait à la crypte s’ouvrait sur leur droite.

Derrière les grandes fenêtres de la minuscule pièce, le ciel était bleu et vibrant. La brise chaude et parfumée portait les fragrances douces des saanis.

Arekh et Marikani se firent face.

Il la regarda pendant un long moment, sans savoir que dire. Les mots naissaient dans sa bouche mais mouraient avant d’avoir atteint ses lèvres, comme ridicules, faibles, mal appropriés à l’horreur évidente.

Enfin Marikani prit la parole.

— Je croyais que vous saviez, dit-elle doucement. Que vous aviez compris.

La haine et d’autres sentiments étouffés serraient la gorge d’Arekh, mais il parvint quand même à prononcer :

— Compris ? Comment aurais-je pu ? déclara-t-il enfin d’une voix rauque. (Il fit un geste vers la fosse, vers la statue et le cœur du temple.) Comment avez-vous pu ?

— Comment ai-je pu quoi ? demanda Marikani. Prêter serment ? Vous l’avez vu, en prononçant les mots…

Le sarcasme écœura Arekh qui se détourna.

— Halios avait raison, dit-il enfin. Il avait raison… Vous n’êtes peut-être pas un spectre, mais pire, une abomination humaine… Vous avez pris… vous avez pris la place de cette petite fille quand elle est morte ?

— Je ne l’ai pas vraiment choisi, dit doucement Marikani. Azarîn m’avait remarquée. J’écoutais les leçons de… de… de l’autre enfant en ravaudant les vêtements, près du feu. En les entendant parler, en regardant les ouvrages en secret le soir, j’ai appris à lire et à écrire. Seule. Azarîn l’a remarqué ; il m’a prise en affection. (Malgré la situation, une certaine mélancolie perçait dans les yeux de la jeune femme.) Il a partagé ses repas avec moi, il m’a donné des leçons en secret…

— Des leçons. À une enfant du Peuple turquoise.

— En effet, dit Marikani, glaciale. Et quand… quand l’autre… est morte…

— La véritable Marikani…

La jeune femme hocha la tête.

— Quand elle est morte, à l’âge de six ans, il a fait venir Liénor et moi dans la pièce. Le petit cadavre était allongé sur la couche. Nous lui avons passé mes vêtements, et j’ai pris les siens. Les parents de la petite fille ne l’avaient pas vue depuis des années et les gens du Palais d’Été ne la connaissaient guère ; elle était très faible et ne sortait pas de sa chambre… Et puis, les gens avaient d’autres soucis. L’épidémie a vidé le palais en moins de trois semaines. Il y avait des cadavres partout. Le sang et le vomi maculaient le sol. C’était... une apocalypse, une monstruosité, ne frappant que les enfants et les femmes… (Elle soupira.) Quand les nouveaux serviteurs sont arrivés d’Harabec, il ne restait que quelques survivants, dont Azarîn, Liénor et moi. Liénor était la seule qui aurait pu nous trahir. Mais elle ne l’a pas fait. Nous étions devenues amies et elle m’a protégée. Elle m’a toujours protégée, comme elle a essayé de me protéger contre vous, quand elle a cru que vous aviez compris…

Arekh avança jusqu’à la porte, tapa un coup furieux dans le mur, se retourna.

— Et vos parents ?

Marikani eut un rire sec et amer.

— Mes parents étaient morts, cracha-t-elle. La révolte des esclaves… vous vous souvenez ? Ils les ont enchaînés dans la cour et égorgés. Devant moi. Devant tous ceux qui étaient là.

La douleur tremblait dans sa voix mais Arekh ne l’entendit pas. La rage, la déception, le dégoût étaient trop forts. Les paroles de la femme au nom emprunté qui se tenait devant lui n’avaient pas d’importance. Son histoire n’avait pas d’importance. Ce qui comptait, c’était le blasphème, l’insulte faite aux dieux, au destin, la punition qui allait s’abattre un jour sur le pays…

— Vous n’avez pas le droit de monter sur le trône, gronda Arekh qui arpentait le couloir comme un tigre en cage. Vous mentez… vous mentez à votre peuple, à vos serviteurs, à votre famille, à vos conseillers… Vous n’êtes que mensonge. Chacun de vos actes est maudit par les dieux…

— Oh, arrêtez avec ces bêtises ! s’écria Marikani dont la colère montait à son tour. Vous avez étudié l’histoire d’Harabec ? Cela fait deux siècles que leur lignée n’a donné que des débiles et des coléreux. La consanguinité fait des ravages, ils sont tous fous… Je contrôle le pays depuis cinq ans et jamais il ne s’est si bien porté.

— Ce n’est pas la question…

— Mais si, c’est la question ! Seuls les résultats comptent. Les frontières, le commerce, les habitants qui ont le ventre plein, les greniers pleins de blé…

— Non ! cria Arekh, et Marikani jeta un coup d’œil du côté de la fosse au procès pour voir si personne n’avait entendu. Tout cela n’est que superficiel… ! Harabec doit avoir un souverain issu du sang d’Arrethas !

Marikani leva les yeux au ciel et Arekh reprit avec rage.

— Vous n’êtes qu’une… qu’une créature de boue, là où devrait régner le sang des dieux, souffla-t-il, baissant la voix sans trop savoir pourquoi.

— Vous êtes toujours bien prompt à juger les autres, nde Arekh. Ne vous souvenez-vous plus de vos actes ? Je ne suis pas une criminelle. Je n’ai agi que pour le bien de tous.

— La véritable Marikani…

— Je suis la véritable Marikani, cracha la jeune femme. J’ai porté ce nom pendant dix-huit ans… trois fois plus que cette pauvre enfant morte sans être sortie deux fois de sa chambre. Je suis la souveraine d’Harabec, parce que j’aime ce pays et que je me bats pour lui… et si vous ne le reconnaissez pas, vous êtes un imbécile !

Arekh leva la main pour la gifler, puis serra les poings et se détourna.

— De toute façon… Vous ne réussirez jamais, chuchota-t-il avec haine. Quelqu’un… quelqu’un va s’en apercevoir. La tache de la malédiction, sur votre dos… (Puis il se souvint d’avoir vu Marikani nue dans les bassins. Comme beaucoup d’esclaves, sa peau avait bruni au fil des siècles et des viols répétés des maîtres. Elle n’avait pas de tache.) Qu’importe. Votre nature maudite va se trahir. Un jour ou l’autre, la vérité éclatera…

— La seule vérité est que je suis une excellente reine, dit furieusement Marikani. Voilà la vérité !

— La prophétie, dit soudain Arekh, sentant un grand froid l’envahir. « Et un jour d’Harabec viendra une grande flamme et cette flamme embrasera les royaumes… »

Marikani le regarda d’un air de défi.

— Et alors ?

— Le Haut Prêtre a dit que le choix du souverain suivant était essentiel. Qu’il fallait un enfant d’Arrethas bénéficiant du soutien du dieu, pour faire face à l’avenir… Vous allez tout condamner. À cause de vous, à cause de votre mensonge, vous mettez en péril les Royaumes… Vous n’êtes pas Marikani…

— Je suis Marikani, répéta-t-elle, exaspérée, mais Arekh ne l’écoutait pas.

— L’Épreuve, ce soir… ! Comment allez-vous survivre à l’Épreuve ? Quand vous mettrez votre sang dans les mains d’Arrethas, le dieu va vous foudroyer, comme il aurait dû vous foudroyer pour utiliser la sorcellerie réservée aux êtres du sang sombre, comme Um-Akr aurait dû vous foudroyer tout à l’heure…

Un long silence suivit, pendant lequel toute colère disparut peu à peu du regard de la jeune femme. Elle observa Arekh, d’abord incrédule, puis prise d’une étrange tristesse.

La brise se remit à souffler, faisant frémir les feuilles des plantes grimpantes dehors, sur le mur.

— Je suis désolée, dit-elle enfin.

— Désolée… de quoi ? cracha Arekh, retenant de nouveau l’envie de la frapper.

Dehors, près du temple, un groupe d’ouvriers passa en chantant. Leur joie fit mal à Arekh, comme si elle aussi était fausse, comme si ce qu’il venait d’apprendre pourrissait le monde et les hommes autour de lui.

Marikani fit un geste las.

— Non. Oublions. Là encore, je croyais… Mais il ne vaut mieux pas…

— Ça suffit, dit Arekh avec une violence à peine contenue. Assez de mensonges. Assez d’hypocrisie. Dites ce que vous avez à dire. Les dieux…

— Les dieux n’existent pas.

Les ouvriers s’éloignèrent. Plus loin, presque inaudibles, des voix de femmes s’élevaient.

Arekh la regarda sans comprendre.

— Quoi ?

— Tout ça, dit la jeune femme avec un geste vague, désignant le temple autour d’elle. Les dieux, les prophéties, la magie, le sang sombre… la malédiction du Peuple turquoise. Ce ne sont que des bêtises, Arekh. Ce ne sont que des inventions de prêtres qui ont abusé des transes… des légendes, des histoires…

— Mais… vous-même… Les rituels ?

Marikani haussa les épaules.

— Quels rituels ? J’ai fait ce que m’a demandé Mîn pour le réconforter, lui redonner espoir… Et j’ai essayé d’écarter les hommes de l’émir en leur faisant peur, en attirant la population, en faisant de la lumière et du bruit… Ils ne pouvaient pas agir devant trop de témoins… Certains sorciers croient peut-être à ce qu’ils font, mais pas moi. Azarîn m’a appris à ouvrir les yeux. À ne pas me laisser aveugler par les mirages des autres… Et je croyais que vous étiez comme lui, dit-elle en le regardant avec douleur et une certaine tendresse. Je croyais que votre expérience vous avait rendu différent. Que vous pourriez comprendre… que vous n’étiez plus dupe de toute cette comédie…

— Ce n’est pas vrai, dit Arekh, soudain glacé, presque tremblant. C’est ridicule. Les dieux sont partout. Ils sont en nous, ils règnent sur les étoiles et la terre… (Marikani garda le silence, la même lueur désolée dans les yeux.) Ils forgent notre destin…

— Notre destin, nous le forgeons chaque jour. Chacun d’entre nous. Je vais passer l’Épreuve ce soir et je la réussirai. Je vais épouser Harrakin et je serai la meilleure souveraine qu’Harabec ait connu depuis longtemps. Et les dieux ne feront rien, car ils ne sont que des ombres…

— Non. (Arekh lutta contre le doute, la folie de la femme qui se tenait à ses côtés, une démence qui elle aussi risquait de l’envahir.) Non. Lâ règne sur la terre et le ciel… Arrethas contrôle les fils de la vie…

— Arekh, dit simplement Marikani, et elle lui tendit la main dans un geste d’alliance et d’amour, pour qu’il la prenne, pour qu’il vienne à ses côtés.

— Non, répéta Arekh en reculant d’un pas, car elle lui faisait horreur. Non.

Dans la fosse non loin, les voix des courtisans s’élevaient… celle amusée d’Harrakin, la voix légère et joyeuse de Vashni, celle sérieuse du Haut Prêtre, toute une réalité qui n’avait maintenant plus de sens.

Sa nouvelle vie s’était écroulée, et il lui semblait qu’avec elle tout disparaissait, et que ses illusions se transformaient en cendres pour ne laisser en lui que le goût âcre du mensonge, de la fausseté, de la trahison.

— Arekh, répéta Marikani, la main toujours tendue, mais il lui tourna le dos, sortit du couloir dont les murs l’étouffaient, puis du temple, sans parler ou regarder personne ; il monta dans sa chambre, prit sa bourse, descendit aux écuries où se trouvait son cheval et quitta la cour d’Harabec pour ne jamais revenir.

 

 

FIN DU PREMIER VOLUME

Le Peuple turquoise
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